Gabon : Message du SG de la Fetrag aux employeurs et travailleurs, la vigilance ou la mort lente du dialogue social

LIBREVILLE (Equateur) – Dans cette missive, le Secrétaire général de la Fédération des Travailleurs du Gabon (Fetrag), Jocelyn Louis Ngoma, interpelle employeurs et travailleurs sur les pratiques qui pourraient porter atteinte à la paix sociale au sein des entreprises. Parmi lesquelles l’instrumentalisation des syndicats par les employeurs et qui sont devenus pour la plupart, des véritables fonds de commerce des leaders syndicaux indélicats. Lecture.

 

Chers employeurs, chers travailleurs,

 

Il est temps de nommer les choses. Derrière le vernis lisse de certaines « concertations » et « réunions de dialogue social », une stratégie sournoise s’active. Des cadres, chargés théoriquement de faire le lien entre la direction et les organisations syndicales, ont fait de l’instrumentalisation des syndicats leur fonds de commerce.

 

Ils présentent le syndicat à l’employeur non pas comme un partenaire, mais comme une menace qu’eux seuls sauraient « maîtriser » ou « gérer ». Ils vendent aux travailleurs l’illusion d’une protection qu’ils ne fournissent jamais, tout en sapant de l’intérieur la force de leurs propres organisations.

 

Mais il y a plus grave. En s’érigeant en intermédiaires indispensables, ces opportunistes font oublier une vérité fondamentale : l’outil de production est un bien commun que nous partageons tous. Sans lui, point de bénéfices pour l’entreprise, point de salaires pour les travailleurs. L’employeur et le salarié sont liés par une interdépendance vitale.

 

Et dans cette chaîne de solidarité productive, l’employeur lui-même est le premier salarié de l’entreprise, car il en tire sa subsistance, tout comme chaque travailleur tire la sienne du fruit de leur travail commun.

 

Qui instrumentalise les syndicats, qui divise pour régner, qui transforme le dialogue social en marchandage personnel, porte atteinte à cette communauté de destin. Il met en péril l’outil de production lui-même. Cette logique est non seulement dangereuse : elle est mortifère.

 

Le syndicat n’est pas un problème à gérer

 

Un syndicat n’est pas une menace à contenir. C’est une force de proposition, de représentation et de négociation. Il a vocation à porter les préoccupations légitimes des travailleurs, à formuler des revendications, mais aussi, et c’est trop souvent occulté, à proposer des solutions et à contribuer à la construction de compromis durables.

 

Quand un syndicat s’exprime, ce n’est pas pour déclencher un conflit systématique. C’est pour faire entendre une voix, apporter une expertise terrain que la hiérarchie ne possède pas toujours, et rechercher des équilibres qui préservent à la fois la compétitivité de l’entreprise et la dignité de ceux qui la font vivre.

 

Mais voilà : les syndicats qui refusent de se plier à cette logique d’instrumentalisation, qui défendent leur indépendance, leur dignité syndicale et leur liberté d’action, deviennent des cibles. Ils sont diabolisés, qualifiés de « va-t-en-guerre », présentés à l’employeur comme des éléments perturbateurs qu’il faudrait neutraliser. Leur seul tort ? Refuser d’être des marionnettes.

 

L’outil de production : notre bien commun

 

Retenons bien ceci : l’outil de production est en partage. Il n’appartient ni à la direction seule, ni aux travailleurs seuls. Il est le socle sur lequel se construit l’existence de l’entreprise et de tous ceux qui y travaillent. Sans cet outil, point de production. Sans production, point de bénéfices pour l’entreprise, point de salaires pour les salariés.

 

Et dans cette réalité, l’employeur est le premier salarié de l’entreprise. Il en tire sa subsistance, il en dépend pour sa prospérité, tout comme chaque travailleur en dépend pour nourrir sa famille. Cette vérité devrait fonder un dialogue social fondé sur le respect réciproque et la recherche commune de l’intérêt général de l’entreprise.

 

Mais les manipulateurs du dialogue social veulent nous faire oublier cette unité de destin. Ils préfèrent opposer l’employeur au travailleur, la direction au syndicat, pour mieux se positionner en arbitres indispensables. Ils sacrifient l’outil de production sur l’autel de leurs intérêts personnels. Et en divisant ceux qui devraient œuvrer ensemble, ils affaiblissent l’entreprise tout entière.

 

Aux travailleurs : ne vous laissez pas diviser

 

Chers camarades travailleurs, la vigilance ne concerne pas seulement l’employeur. Elle nous concerne d’abord, nous.

 

Méfiez-vous de ceux qui viennent vous parler au nom du syndicat, mais ne portent jamais vos revendications. Méfiez-vous de ceux qui prétendent vous « protéger » des tensions, mais ne font que les attiser pour mieux se vendre comme médiateurs. Méfiez-vous de ceux qui vous demandent de vous taire, de patienter, de faire confiance à leur « bonne entente » avec la direction, car cette entente ne profite jamais qu’à eux-mêmes.

 

Un syndicat qui ne vous consulte pas, qui ne vous rend pas compte, qui négocie dans votre dos et vous présente des accords faits en chambre, n’est plus un syndicat. C’est un instrument de domestication. Et si vous le laissez faire, c’est votre propre force que vous abandonnez, et c’est l’outil de production commun que vous fragilisez.

 

Ne vous laissez pas berner par les discours de ceux qui présentent l’indépendance syndicale comme de l’irresponsabilité. L’indépendance, c’est la condition de toute négociation de bonne foi. Celui qui dit : « Laissez-moi gérer, je connais la direction », ne vous défend pas : il se défend, lui. Il préserve son confort, ses privilèges, sa place, au prix de vos droits, de votre dignité, et au prix de la pérennité de l’entreprise.

 

Soyez exigeants envers vos représentants. Exigez la transparence. Exigez les comptes rendus. Exigez que chaque négociation se fasse avec votre mandat et sous votre contrôle. Et quand un syndicat refuse de se plier à la logique de l’instrumentalisation, quand il défend farouchement votre parole et votre autonomie, défendez-le. Car en l’isolant, c’est vous-même que vous fragilisez, c’est l’outil commun que vous déstabilisez.

 

La division des travailleurs est le premier succès de ceux qui veulent les dominer. L’unité autour d’organisations libres et représentatives est notre seule arme pour préserver l’outil de production et en assurer les fruits à tous.

 

Le vrai conflit n’est pas celui qu’on vous vend

 

Faisons le diagnostic sans détour. Le véritable problème n’est pas le caractère prétendument trop revendicatif de certains syndicats. Il réside dans la volonté de certains acteurs du dialogue social de contrôler les organisations syndicales afin de préserver leur propre position, leurs privilèges et leur influence.

 

Ces intermédiaires opportunistes ont un mode opératoire bien rodé : ils contribuent à créer ou à amplifier les tensions, puis se présentent comme les seuls capables de les « gérer ». Ils vendent à l’employeur la tranquillité d’un syndicalisme domestiqué. Ils vendent aux travailleurs la sécurité d’une paix sociale factice. Mais de part et d’autre, ils ne font qu’asphyxier la confiance réciproque et enfouir les problèmes réels sous le tapis.

 

L’employeur, rassuré à court terme, se retrouve à terme avec des organisations syndicales décrédibilisées, des travailleurs désenchantés, et un dialogue social réduit à une coquille vide. Les travailleurs, endormis par de fausses promesses, se retrouvent dépossédés de leur parole collective. Et l’outil de production, privé de la synergie qui devrait l’animer, s’appauvrit. C’est une impasse. Et c’est l’entreprise tout entière, direction comme salariés, qui en pâtit.

 

L’autonomie syndicale : condition sine qua non d’un dialogue social sain

 

Le dialogue social ne peut fonctionner durablement que sur un socle solide : la reconnaissance des syndicats comme des interlocuteurs autonomes, libres et responsables. Des partenaires capables de défendre les travailleurs, de formuler des propositions constructives et de participer pleinement à la recherche de solutions, sans tutelle, sans ingérence, sans instrumentalisation.

 

Car seuls des syndicats libres peuvent défendre véritablement l’intérêt de l’entreprise. Seuls des syndicats libres peuvent négocier des compromis durables qui préservent l’outil de production et en assurent les fruits à tous, bénéfices pour l’entreprise, salaires pour les travailleurs, prospérité pour l’employeur-premier-salarié.

 

L’employeur qui comprend cela fait un choix stratégique. Il choisit la transparence sur la manipulation. Il choisit la négociation de bonne foi sur le rapport de force artificiel. Il choisit la pérennité de son outil de production sur le court-termisme d’apparences apaisées.

 

Le travailleur qui comprend cela fait un choix de dignité. Il choisit l’organisation libre sur la soumission tranquille. Il choisit la solidarité sur la division. Il choisit le syndicalisme de combat et de proposition sur le syndicalisme de complaisance.

 

Notre appel commun à la vigilance

 

Aux employeurs, nous disons ceci : ouvrez les yeux. Méfiez-vous de ceux qui viennent vous vendre la « gestion » des syndicats comme un service. Méfiez-vous de ceux qui ne proposent jamais de solution, mais se présentent toujours comme les seuls remparts contre un chaos qu’ils ont eux-mêmes contribué à imaginer. Interrogez la représentativité réelle de vos interlocuteurs. Demandez des comptes. Exigez la transparence. Et surtout, écoutez directement les organisations syndicales légitimes, celles qui portent la parole des travailleurs sans filtre déformant.

 

Car vous aussi, vous êtes le premier salarié de cette entreprise. Vous aussi, vous dépendez de l’outil de production. Préserver sa vitalité, c’est préserver votre propre avenir. Et cela ne passe pas par la domestication des syndicats, mais par leur reconnaissance comme partenaires authentiques.

 

Aux travailleurs, nous disons ceci : ne vous laissez pas endormir. Votre force est dans votre unité, et votre unité ne vaut que si elle repose sur des organisations libres et fidèles. Ne cédez pas à la peur du conflit qu’on vous vend. Ne cédez pas à la division qu’on vous impose. Tout syndicat qui refuse d’être un instrument mérite votre soutien. Tout représentant qui travaille dans l’ombre, sans votre mandat et contre votre intérêt, mérite votre méfiance.

 

Car l’outil de production est le vôtre autant que celui de l’employeur. En défendant votre dignité syndicale, vous défendez la pérennité de cet outil commun. En refusant l’instrumentalisation, vous refusez l’appauvrissement de l’entreprise tout entière.

 

Le syndicalisme n’est pas un ennemi à circonscrire. C’est un pilier de la démocratie sociale, un levier de progrès et de stabilité pour toute entreprise qui entend durer. Le protéger, c’est protéger le dialogue social. L’affaiblir, c’est affaiblir l’entreprise, l’employeur, et les travailleurs eux-mêmes.

 

Le choix est entre nos mains. Nous comptons sur la lucidité de tous.

 

Vive le dialogue social authentique,
Vive la dignité syndicale,
Vive la solidarité des travailleurs,
Vive l’outil de production partagé dans l’intérêt de tous.

 

 

Jocelyn Louis NGOMA
Secrétaire Général de la FETRAG

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