Gabon/La CNSS face aux réseaux de fraude : Les élections servent-elles à punir la vertu ?
LIBREVILLE (Equateur) – La démocratie sociale ne disparaît pas toujours sous les coups visibles de la répression. Elle peut aussi être étouffée silencieusement par des réseaux d’intérêts, des complicités internes et des mécanismes organisés de prédation qui détournent les institutions de leur mission première.
Aujourd’hui, la CNSS traverse une crise profonde. Selon certaines agents, derrière les plaintes répétées des usagers, les retards dans le traitement des dossiers, les dysfonctionnements administratifs et l’affaiblissement du service public social, se cacherait une réalité que beaucoup connaissent mais que peu osent dénoncer : l’existence de réseaux de fraude en bande organisée qui contribuent depuis des années à l’évasion massive des ressources de l’institution.
Cette situation n’est pas seulement financière. Elle est morale, sociale et institutionnelle. Chaque ressource détournée est une pension fragilisée, une prestation retardée, un assuré abandonné, un travailleur privé de ses droits. Lorsque les ressources de la sécurité sociale sont siphonnées, ce sont toujours les populations les plus vulnérables qui paient le prix du silence et de l’impunité, pensent certains syndicalistes.
Dans ce contexte, le SYNA-CNSS s’est imposé comme la seule organisation syndicale ayant porté publiquement et constamment le combat contre ces dérives. C’est du moins ce qu’indique Jocelyn Louis Ngoma, Secrétaire général de cette organisation syndicale.
Pour lui, ce combat n’a jamais été une simple posture syndicale. Il s’agit avant tout de défendre l’outil de production, de protéger les ressources des assurés sociaux et de préserver l’intérêt général.
« Mais dans un système gangrené, celui qui dénonce devient rapidement l’ennemi à abattre », confie-t-il.
Le paradoxe est d’ailleurs saisissant poursuit-il, car le SYNA-CNSS est aujourd’hui accusé de déloyauté précisément parce qu’il refuse de protéger les dérives qui affaiblissent l’institution. Sa faute, pense M. NGOMA, serait d’avoir soutenu les actions d’assainissement engagées par la Direction générale afin de restaurer l’autorité, la discipline et la crédibilité de la CNSS.
Pendant longtemps, les auteurs de fraudes semblaient évoluer dans une forme d’impunité silencieuse. Jamais auparavant les fraudeurs n’avaient été véritablement inquiétés ou sévèrement sanctionnés, révèle le SG du SYNA-CNSS.
« Avec l’arrivée du nouveau Directeur général, un changement de cap s’est imposé : pour la première fois, des mesures fermes ont été prises contre certains acteurs impliqués dans des pratiques frauduleuses, envoyant ainsi un signal clair de rupture avec les anciennes habitudes », a-t-il déclaré.
Le véritable déclencheur fut sans doute la note d’information publiée par la Direction générale pour alerter les usagers sur l’existence de faux contrôleurs agissant frauduleusement au nom de la CNSS. Cette communication officielle, destinée à protéger les assurés sociaux et à préserver l’image de l’institution, a agi comme un révélateur.
À partir de cet instant, explique le syndicaliste, certains réseaux ont compris que le système d’omerta commençait à se fissurer. Car reconnaître publiquement l’existence de faux contrôleurs revenait implicitement à admettre l’existence de circuits organisés de fraude, d’usurpation et de prédation opérant autour de la CNSS.
« Cette volonté nouvelle de transparence a profondément dérangé tous ceux qui prospéraient dans les zones d’ombre de l’institution », a-t-il dit.
Et c’est précisément dans ce contexte que le SYNA-CNSS est devenu la cible d’attaques, de campagnes de discrédit et de tentatives de marginalisation. En soutenant les actions de nettoyage engagées par la Direction générale, le syndicat s’est retrouvé en opposition frontale avec des intérêts solidement installés.
Plus grave encore, déplore-t-il, le SYNA-CNSS est désormais accusé d’avoir inspiré cette note d’information de la Direction générale. « Dans certains discours de campagne, cette accusation a été utilisée pour construire un narratif de “déloyauté”, visant à faire croire aux travailleurs que le syndicat aurait contribué à exposer ou à fragiliser certains agents de la CNSS », a-t-il dénoncé.
Ainsi, une mesure destinée à protéger les usagers contre de faux contrôleurs a été détournée politiquement pour discréditer une organisation syndicale engagée dans la défense de la transparence.
Soutenir l’assainissement de la CNSS, défendre les mesures de contrôle et appuyer les sanctions contre les fraudeurs ont alors été présentés comme une trahison des agents, alors qu’il s’agissait précisément de protéger l’institution et les ressources des assurés sociaux.
Ce renversement des valeurs révèle le degré de confusion morale installé par les réseaux qui prospèrent dans les dysfonctionnements de la CNSS. Dans un environnement gangrené par les intérêts occultes, celui qui combat la fraude finit paradoxalement par être présenté comme le problème.
Les élections professionnelles ont alors, à ce qui semble, servi de prétexte pour punir la vertu du SYNA-CNSS. Ce qui aurait dû être un moment d’expression démocratique des travailleurs s’est progressivement transformé, dans l’esprit de certains réseaux, en instrument de règlement de comptes contre une organisation syndicale jugée trop dérangeante.
« Il fallait empêcher le SYNA-CNSS de poursuivre son combat. Il fallait lui barrer la route. Et pour cela, tous les réseaux qui prospèrent autour des dysfonctionnements et de la fraude ont trouvé un terrain d’entente : neutraliser le syndicat qui défend l’assainissement de la CNSS », a déclaré Jocelyn Louis Ngoma.
Pour lui, les résultats provisoires observés aujourd’hui révèlent moins une réalité démocratique qu’ils ne traduisent le niveau d’enracinement de cette gangrène. Lorsqu’un syndicat engagé dans la défense de la transparence devient la cible d’une coalition d’intérêts occultes, cela signifie que la corruption a dépassé le stade individuel pour devenir un véritable système organisé de protection mutuelle.
« Ce qui se joue dépasse donc largement la simple question électorale. C’est l’avenir même de la CNSS qui est en cause. Une institution de sécurité sociale ne peut fonctionner durablement lorsque ceux qui alertent sont marginalisés pendant que ceux qui profitent des dysfonctionnements consolident leurs positions », a décrié le syndicalisme.
Le plus inquiétant, martele-t-il, est peut-être ailleurs : dans la banalisation collective de cette situation. Beaucoup voient, beaucoup savent, mais peu parlent, parce que la fraude organisée ne survit jamais seule ; elle prospère grâce aux silences, aux calculs et aux renoncements.
Pourtant, aucune institution ne peut se reconstruire durablement sur l’impunité. Aucun redressement crédible ne peut être obtenu en écartant ceux qui défendent la transparence. Et aucune paix sociale ne peut naître dans un environnement où les réseaux d’intérêts deviennent plus puissants que les principes de justice, d’éthique et de bonne gouvernance.
Selon le syndicaliste, la CNSS mérite mieux que cette guerre souterraine contre ceux qui refusent la compromission. Les travailleurs, les assurés sociaux et les retraités méritent une institution protégée des prédateurs, administrée dans l’intérêt collectif et défendue par des représentants libres de dénoncer les dérives.
« L’histoire enseigne une vérité simple : lorsqu’un système combat avec autant d’acharnement ceux qui dénoncent la fraude, c’est souvent parce que ces derniers touchent au cœur du problème », souligne Jocelyn Louis Ngoma.
En conclusion, tant que les réseaux de prédation continueront à choisir les représentants qu’ils considèrent compatibles avec leurs intérêts, la crise de confiance au sein de la CNSS ne fera que s’aggraver.
LA RÉDACTION
