Gabon : « C’est l’heure de la prise de conscience collective », Jocelyn Louis NGOMA

LIBREVILLE (Equateur) – Le 30 août 2023 a ouvert une nouvelle page de l’histoire du Gabon. Cette date a suscité un immense espoir de renouveau politique, institutionnel, économique et social. Elle a permis de mettre un terme à un système dont les dérives avaient progressivement fragilisé les fondements mêmes de la République.

 

Cependant, il serait illusoire de croire que le simple changement de régime suffit à lui seul à réparer les profondes blessures accumulées au fil des décennies. La vérité est que la crise gabonaise n’était pas seulement politique ou économique. Elle était également morale, culturelle et éducative. Les dysfonctionnements observés dans les institutions n’étaient souvent que le reflet d’un mal plus profond qui avait progressivement gagné l’ensemble de la société.

 

À force d’être tolérées, certaines pratiques contraires aux valeurs républicaines ont fini par s’installer durablement dans les comportements. L’inversion des valeurs est devenue une réalité préoccupante. Le mérite a parfois cédé la place aux relations, l’effort à l’assistanat, la compétence aux réseaux d’influence, et l’intérêt général aux intérêts particuliers.

 

Cette situation a favorisé l’émergence d’une culture du gain facile, où l’accès à la richesse semblait plus important que sa création. Pour beaucoup, la réussite ne passait plus nécessairement par le travail, l’innovation ou l’excellence, mais par la proximité avec les centres de décision et l’accès aux privilèges.

 

La quête des postes de nomination est ainsi devenue une ambition en soi, parfois indépendamment des compétences, de l’expérience ou des qualités morales requises. Dans certains cas, servir l’État n’était plus perçu comme une responsabilité au service de la Nation, mais comme une opportunité d’ascension sociale ou d’enrichissement personnel.

 

Une telle logique ne pouvait qu’affaiblir progressivement les institutions. Lorsque la compétence cesse d’être un critère déterminant, lorsque l’intégrité devient secondaire et lorsque la loyauté envers des réseaux prend le pas sur la loyauté envers la République, l’État perd en efficacité et la confiance des citoyens s’érode.

 

Parallèlement, la dégradation des repères collectifs a contribué à fragiliser le tissu social. La dépravation des mœurs, encouragée par une politique politicienne davantage tournée vers les calculs de circonstance que vers l’élévation de la conscience citoyenne, a progressivement affaibli les mécanismes de transmission des valeurs.

 

La prolifération de la drogue est devenue l’un des symptômes les plus alarmants de cette crise. Elle détruit des vies, fragilise les familles et compromet l’avenir d’une jeunesse qui devrait pourtant constituer la principale richesse du pays. Derrière chaque jeune qui sombre dans l’addiction se cache une défaillance collective de la famille, de l’école, des institutions et de la société tout entière.

 

Les violences en milieu scolaire constituent également un signal d’alerte particulièrement préoccupant. L’école, qui devrait être le sanctuaire du savoir, de la discipline, du mérite et de l’apprentissage de la citoyenneté, se trouve parfois confrontée à des comportements qui traduisent une perte inquiétante des repères fondamentaux du vivre-ensemble.

 

Or, aucune Nation ne peut préparer son avenir lorsque sa jeunesse est exposée à la violence, à la drogue, à la perte de repères et à la banalisation de l’incivisme.

 

Face à cette réalité, chacun doit avoir l’honnêteté de reconnaître que la reconstruction du Gabon ne pourra être l’œuvre d’un seul homme, ni même d’un gouvernement. Aucun président, aussi déterminé soit-il, ne peut à lui seul corriger des décennies de dérives culturelles, sociales et institutionnelles.

 

Le président de la République conduit aujourd’hui son action dans un contexte particulièrement complexe. Confronté à l’ampleur des déséquilibres hérités du passé, il est contraint d’agir avec méthode, prudence et pragmatisme afin de préserver la stabilité du pays et d’éviter toute rupture brutale de la cohésion nationale. Il gouverne dans un environnement encore marqué par les séquelles d’un système dont les réflexes et les pratiques n’ont pas totalement disparu.

 

À ceux qui pensent que la transition politique est désormais achevée, certains événements récents rappellent au contraire que le changement institutionnel ne produit pas automatiquement le changement des comportements. L’échec des premières élections professionnelles, pourtant appelées à compléter le dispositif institutionnel de la Cinquième République, en constitue un indicateur particulièrement pertinent.

 

Au-delà des aspects techniques, cet épisode a mis en lumière la persistance de certaines pratiques, de certains réflexes et de certaines logiques héritées du passé. Il a révélé les difficultés qu’éprouvent encore certains acteurs à s’inscrire pleinement dans une culture de transparence, d’équité, de responsabilité et de respect des règles communes.

 

Cet échec ne doit pas être considéré comme un simple incident de parcours. Il constitue un signal d’alerte adressé à l’ensemble de la société. Il rappelle que la qualité des institutions dépend autant des comportements des acteurs que des textes qui les organisent.

 

La Cinquième République ne pourra produire tous ses effets que si elle s’accompagne d’une véritable transformation des mentalités. Sans cette évolution, les nouvelles institutions risquent d’être confrontées aux mêmes dérives que celles qu’elles ont vocation à corriger.

 

C’est pourquoi la transition politique doit désormais être accompagnée d’une transition citoyenne, morale et culturelle.

 

Le Gabon a besoin d’une vaste mobilisation nationale autour des valeurs de la République. Il est impératif de réhabiliter le travail, le mérite, l’intégrité, le respect du bien public, la responsabilité individuelle, le civisme et le sens du devoir.

 

Les initiatives d’éducation à la citoyenneté et aux valeurs de la République doivent être encouragées, soutenues et multipliées sur l’ensemble du territoire national. Elles constituent un investissement stratégique pour l’avenir. Elles préparent les générations futures à devenir des citoyens conscients de leurs droits, mais également de leurs devoirs envers la Nation.

 

Dans le même temps, une vigilance particulière doit être observée face à la multiplication d’associations ou de mouvements à caractère politique qui, sous couvert de soutenir l’action du président de la République, pourraient reproduire les mécanismes de personnalisation du pouvoir ou les logiques clientélistes dont le pays cherche précisément à s’affranchir. Le soutien à l’action publique ne doit jamais se substituer à la formation citoyenne ni à l’exigence de responsabilité républicaine.

 

Le moment est venu pour chaque gabonais de s’interroger sur sa propre contribution au destin collectif. Le changement que nous appelons de nos vœux ne concerne pas uniquement les institutions ; il concerne également nos comportements quotidiens, notre rapport au travail, à la loi, à l’autorité, à la chose publique et à nos responsabilités citoyennes.

 

L’avenir du Gabon ne dépendra pas seulement des décisions prises au sommet de l’État. Il dépendra également de notre capacité collective à rompre avec les pratiques qui ont contribué à l’affaiblissement de notre Nation.

 

L’heure n’est plus à l’attentisme, aux calculs personnels, aux querelles de positionnement ou à la recherche des avantages individuels. L’heure est à la prise de conscience collective.

 

Car au-delà des appartenances politiques, des intérêts particuliers et des ambitions individuelles, c’est notre destin commun qui est en jeu.

 

La Cinquième République nous offre une opportunité historique de rebâtir notre pays sur des fondations plus solides. Mais cette ambition ne pourra être réalisée que si chacun accepte de devenir un acteur du changement plutôt qu’un simple spectateur.

 

L’Histoire jugera notre génération non pas sur les discours qu’elle aura prononcés, mais sur sa capacité à restaurer les valeurs de la République, à transmettre à la jeunesse le goût de l’effort et du mérite, à réhabiliter l’éthique dans la gestion publique et à construire, ensemble, un Gabon plus juste, plus responsable et plus prospère.

 

Le défi qui s’ouvre devant nous n’est pas seulement institutionnel ou économique. Il est avant tout moral, civique, culturel et éducatif.

 

Et c’est dans cette transformation profonde des consciences que se joue désormais l’avenir de notre Nation.

 

 

Jocelyn Louis NGOMA, Secrétaire général de la Fédération des Travailleurs du Gabon (Fetrag)

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