Gabon–Guinée équatoriale/Île Mbanié : Libreville suspend le processus d’Addis-Abeba
LIBREVILLE (Equateur) – Vingt-quatre heures après la signature d’un Accord d’engagement conjoint sous l’égide de l’Union africaine (UA), le Gabon a interrompu les négociations avec la Guinée équatoriale.
Libreville dénonce une interprétation qui ferait de ce texte une reconnaissance anticipée d’une délimitation territoriale favorable à son voisin. Le processus diplomatique engagé à Addis-Abeba autour du différend frontalier entre le Gabon et la Guinée équatoriale est déjà à l’arrêt.
Selon un communiqué de la représentation gabonaise en Éthiopie et auprès de l’Union africaine, rapporté par L’Union, Libreville a suspendu, le 29 juillet 2026, les négociations ouvertes dans le cadre de l’Accord d’engagement conjoint signé la veille.
Le Gabon reproche aux autorités équato-guinéennes d’avoir donné du texte une interprétation « unilatérale et abusive ». Des communications officielles et des publications diffusées dans le pays voisin auraient présenté l’accord comme l’acceptation, par Libreville, d’une délimitation territoriale conforme aux intérêts équato-guinéens.
Le gouvernement gabonais conditionne désormais la reprise des discussions au rétablissement des faits, au retrait des déclarations contestées et à l’obtention de garanties fondées sur la bonne foi, le respect mutuel et la confiance réciproque.
Un accord pour organiser l’après-CIJ
L’Accord d’engagement conjoint avait été signé le 28 juillet, en marge de la 49e session ordinaire du Conseil exécutif de l’Union africaine, par Dieudonné Aba’a Owono, président de la Cour constitutionnelle du Gabon, et Simeón Oyono Esono Angüe, ministre équato-guinéen des Affaires étrangères.
Selon le communiqué officiel de l’Union africaine, ce texte établissait un cadre destiné à accompagner la mise en œuvre pacifique de l’arrêt rendu le 19 mai 2025 par la Cour internationale de Justice (CIJ). Il était l’aboutissement de plusieurs mois de consultations conduites par Albert Shingiro, envoyé spécial de l’UA pour les deux pays.
La communication institutionnelle équato-guinéenne a présenté l’arrêt de la CIJ comme une décision définitive favorable à la Guinée équatoriale et l’accord d’Addis-Abeba comme le début de sa mise en œuvre effective. Libreville soutient, pour sa part, que l’accord n’équivalait ni à une reconnaissance de frontière, ni à une délimitation, ni à une modification territoriale entre les deux États.
La Convention de Bata, pomme de discorde depuis 1974
Le contentieux remonte au début des années 1970. Le Gabon fonde historiquement sa position sur la Convention de Bata, un document présenté comme ayant été signé le 12 septembre 1974 par les présidents Omar Bongo et Francisco Macías Nguema.
Ce texte devait régler les questions relatives aux frontières terrestre et maritime. Son article 3 reconnaissait notamment l’île de Mbanié comme partie intégrante du territoire gabonais. D’autres dispositions prévoyaient des échanges territoriaux, un tracé maritime et la conclusion d’accords complémentaires pour préciser les limites et matérialiser les frontières.
Le Gabon a transmis cette convention au Secrétariat des Nations unies en février 2004. Elle a été enregistrée le 2 mars suivant dans le Recueil des traités de l’ONU. La Guinée équatoriale s’y est immédiatement opposée, contestant son authenticité et surtout sa valeur juridique.
Malabo relevait notamment l’absence d’un exemplaire original et le fait que les deux pays avaient continué, pendant près de trente ans, à négocier sur les questions que la convention était supposée avoir réglées.
Ce que la CIJ a véritablement décidé
Saisie sur la base d’un compromis signé à Marrakech en novembre 2016, la CIJ n’avait pas été chargée de tracer elle-même les frontières terrestre et maritime, ni de déterminer directement la souveraineté sur Mbanié, Cocotiers et Conga. Elle devait identifier les titres juridiques et conventions ayant force de loi entre les deux pays.
Dans son arrêt du 19 mai 2025, la Cour n’a pas déclaré que la Convention de Bata était un faux. Elle a supposé, pour les besoins de son analyse, qu’un texte avait bien été signé en 1974. Elle a toutefois conclu, par quatorze voix contre une, que ce document ne constituait pas un traité ayant force de loi entre le Gabon et la Guinée équatoriale.
Les juges ont notamment relevé l’absence d’une volonté suffisamment établie des parties d’être définitivement liées, la non-exécution des mesures et accords complémentaires prévus, ainsi que la poursuite de négociations bilatérales au cours desquelles la Convention de Bata n’avait pas été invoquée.
Pour la frontière terrestre, la CIJ a retenu les titres hérités de la Convention franco-espagnole de Paris du 27 juin 1900. Concernant Mbanié, Cocotiers et Conga, elle a jugé que le titre ayant force de loi était celui détenu par l’Espagne au moment de l’indépendance de la Guinée équatoriale, le 12 octobre 1968, et auquel celle-ci a succédé.
La future délimitation maritime doit, quant à elle, être réalisée conformément à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.
La suspension annoncée par Libreville ne remet donc pas en cause l’arrêt de la CIJ, définitif, obligatoire et sans appel. Elle gèle toutefois le mécanisme politique destiné à organiser son application.
L’Union africaine devra désormais rapprocher les interprétations et restaurer la confiance entre deux voisins que la géographie, l’histoire et les intérêts régionaux condamnent au dialogue.
Muane NONGOU
