Suisse/114 è session de la CIT : Les travailleurs gabonais toujours spectateurs

GENÈVE (Equateur) – Chaque année, la Conférence Internationale du Travail (CIT) réunit à Genève en Suisse les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs du monde entier. C’est dans cette enceinte que se négocient les normes internationales du travail, que s’évaluent les politiques sociales des États et que se dessinent les grandes orientations du monde du travail.

 

Pourtant, contrairement à une idée répandue, la Conférence ne commence pas à Genève. Elle débute plusieurs mois auparavant dans chaque État membre de l’Organisation internationale du Travail. Les gouvernements reçoivent les documents préparatoires, consultent les partenaires sociaux et préparent les positions qui seront défendues lors des débats internationaux.

 

C’est à ce stade que se construit l’influence d’une délégation nationale. Les organisations syndicales analysent les textes, élaborent des propositions, formulent des amendements et coordonnent leurs positions avec leurs partenaires régionaux et internationaux.

 

Une délégation bien préparée, portée par des organisations légitimes et représentatives, peut peser sur les débats et contribuer à l’élaboration des normes qui régiront demain le travail dans le monde.

 

Or, au Gabon, force est de constater que les conditions d’une telle influence demeurent inexistantes. L’absence d’élections professionnelles nationales crédibles, transparentes et incontestées continue d’entretenir les débats sur la représentativité syndicale.

 

Cette situation alimente la fragmentation du mouvement syndical, affaiblit le dialogue social et réduit la capacité des travailleurs à parler d’une voix forte et légitime, tant au niveau national qu’international.

 

Comment prétendre représenter efficacement les travailleurs gabonais à Genève lorsque la mesure même de la représentativité des organisations syndicales demeure contestée ? Comment construire une position nationale forte lorsque les fondements de la démocratie sociale restent inachevés ?

 

La crédibilité d’une représentation internationale repose nécessairement sur la légitimité démocratique acquise au niveau national.

 

La conséquence est connue. Malgré leur présence régulière à la Conférence internationale du Travail, les délégations des travailleurs du Gabon donnent souvent le sentiment d’assister aux travaux plus qu’elles n’y participent réellement.

 

Dans une enceinte où l’influence repose sur la préparation, la légitimité, l’expertise technique et la capacité à construire des alliances, l’absence d’une représentativité clairement établie réduit inévitablement la portée de l’action syndicale.

 

À cela s’ajoute une autre faiblesse : l’absence de restitution systématique aux travailleurs gabonais. Combien de rapports de mission ont été produits à l’issue des sessions de Genève ? Quelles positions ont été défendues au nom des travailleurs gabonais ? Quels amendements ont été proposés ? Quelles interventions ont été réalisées dans les commissions ? Quels résultats ont été obtenus ? Ces questions demeurent largement sans réponse.

 

Pourtant, la participation à la Conférence Internationale du Travail n’est pas une simple présence institutionnelle. Elle constitue un mandat confié par les travailleurs à leurs représentants. Et tout mandat implique une obligation de transparence, d’information et de reddition de comptes.

 

Cette exigence est d’autant plus légitime que l’État gabonais mobilise chaque année d’importantes ressources publiques pour assurer la participation des délégations nationales à Genève. Billets d’avion, hébergement, indemnités de séjour et frais de mission sont intégralement pris en charge afin de permettre aux représentants du Gabon de défendre les intérêts du pays et des travailleurs dans cette importante enceinte internationale.

 

Dans ces conditions, il est normal que les travailleurs, au nom desquels ces missions sont accomplies, puissent connaître le contenu des travaux réalisés, les positions défendues, les résultats obtenus et les retombées concrètes de cette participation. La transparence ne devrait pas être une faveur accordée aux travailleurs ; elle devrait être une obligation naturelle de ceux qui prétendent les représenter.

 

Au-delà de la présence à Genève, le véritable enjeu se trouve donc au Gabon. Il réside dans la consolidation de la démocratie sociale à travers l’organisation d’élections professionnelles nationales crédibles, transparentes et acceptées par tous. Car c’est de ces élections que naît la légitimité des organisations syndicales ; et c’est de cette légitimité que découle leur capacité à défendre efficacement les intérêts des travailleurs dans les instances nationales et internationales.

 

La démocratie politique tire sa force du suffrage universel. La démocratie sociale, elle, tire sa légitimité des élections professionnelles. Tant que ce principe fondamental ne sera pas pleinement consacré, les travailleurs gabonais risqueront de demeurer les spectateurs d’un rendez-vous mondial où ils devraient pourtant être pleinement acteurs.

 

La Conférence Internationale du Travail n’est finalement que le reflet de la réalité sociale de chaque pays. Pour que la voix des travailleurs gabonais porte davantage à Genève, il faut d’abord lui donner toute sa légitimité à Libreville.

 

C’est à cette condition que la participation du Gabon cessera d’être une simple présence pour devenir une véritable influence au service des travailleurs.

 

 

Jocelyn Louis NGOMA, Secrétaire général de la Fédération des Travailleurs du Gabon (Fetrag)

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